Le marchand de chèvres, le juge et la bergère 


           Il était une fois une jeune bergère qui s’installa dans une vieille ferme abandonnée et  rendit l’endroit prospère. Elle s’appelait Grâce. Le travail à la ferme était rude, mais la jeune femme ne perdait jamais sa bonne humeur.

                Les semaines et les mois passèrent. Les affaires fleurissaient de jour en jour, bien au-delà des espérances de Grâce. Au petit matin, elle commençait par traire ses brebis. Elle chantait des chansons douces et gaies, et ses pas si légers ressemblaient à une danse. Dans ses  moments de repos, elle parlait avec le ciel pour que la pluie soit abondante et la terre fertile et généreuse. Parfois, la bergère racontait à ses brebis des histoires de loups cruels. Elle savait bien que les loups n’obéissaient qu’à leur instinct et elle restait vigilante. D’ailleurs, ses chiens veillaient jour et nuit sur le troupeau.

            Les gens aimaient bien Grâce. On disait que c’était une bonne fille… quoique un peu bizarre tout de même ! En fait, on n’était pas sûr qu’elle eût toute sa raison… «  Sûrement un peu folle, mais rien de grave. Rassurez-vous ! Elle est étrange, commentaient les villageois, mais elle a la chance de vivre auprès de nous ! »

Tous les matins, elle prenait le chemin du village pour aller vendre le lait frais de ses brebis. Sur la route, dans une maison ornée de fleurs, vivait une vieille dame. Dès qu’elle entendait les cloches du troupeau, elle sortait sur le seuil :

- Veux-tu un verre d’eau fraîche, belle Grâce ? proposait alors la vieille dame.

- L’eau qui exauce les vœux ? Peut-elle faire apparaître le beau, gentil et courageux berger de mes rêves ? lançait la bergère joyeusement.

- Je ne crois pas, répondait la vieille dame dans un sourire.

- Peut-être que demain je le rencontrerai ! Qui sait ! Il doit bien être quelque part, disait Grâce.

- Il sera là où tu t'y attendais le moins, concluait toujours la vieille dame.

Puis toutes deux bavardaient tranquillement pendant un moment. Au fil du temps, une amitié se noua entre les deux femmes. Ainsi, chaque matin, Grâce apportait un pichet de lait frais à la vieille dame. Pour la remercier, celle-ci lui offrait de temps à autre un pot de miel de sa meilleure production. Puis, comme d’habitude, la bergère reprenait son chemin jusqu’au village où elle se mettait au travail en chantant :

 Achetez du lait frais,

 Buvez-en joyeusement,

 Il vient du ciel et de la terre,

 Il est offert par mes brebis,

 Il vous procurera longue vie,

 Il n’attend que vous,

 Je ne demande que deux sous.


[...] Un jour, un marchand endimanché arriva au village. Sa venue éveilla la curiosité des habitants, d’autant que plusieurs chèvres le suivaient bien sagement. Elles se tenaient en rang trois par trois, et l’une d’elles portait même des lunettes. Lorsque le marchand s’asseyait pour recevoir les villageois, ses bêtes formaient un demi-cercle autour de lui. Les gens l’appelèrent « Le marchand de chèvres ».

Les récits de l’homme étaient incroyables. Il se présentait comme un célèbre marchand dont le seul souci était d’offrir aux paysans le même bien-être qu’aux citadins. Il prétendait que le lait de ses chèvres, mélangé à des ingrédients dont lui seul connaissait le secret, rendait la force et la jeunesse à celui qui le buvait. Il ajoutait que ses chèvres savaient prédire l’avenir, mais que lui seul était en mesure de traduire leurs paroles. En échange de ses bons et loyaux services, il ne demandait que l’hospitalité ainsi qu’un petit supplément.

Les villageois étaient fascinés par le marchand et béats d’admiration devant les chèvres. Ils se bousculaient pour lui proposer l’hospitalité, offrant généreusement ce qu’ils possédaient pour gagner sa sympathie. Grâce essaya de raisonner les habitants, mais poussés par une folle concurrence pour attirer l'attention du marchand, aucun d’eux n'entendait raison. Bientôt, le marchand de chèvres  contrôla tout le village.

- C’est de la folie ! disait la bergère. Vous ne voyez donc pas où il veut en venir !

- C’est une mauvaise langue ! Elle est jalouse ! grognaient les villageois.

Ils n'achetaient plus le lait qui venait de la ferme de la jeune bergère et les enfants jetaient des pierres aux pauvres brebis de Grâce. Quant à la vieille dame, elle aimait bien la bergère et doutait de la sincérité du marchand. Elle hésita longtemps. Elle n’était pas très fière de tourner le dos à la jeune femme, mais elle devait d’abord penser à sa propre santé et à son gagne-pain. Et elle finit par accepter le lait que lui proposait le marchand de chèvres en échange de la totalité du miel produit par ses abeilles. Révoltée, Grâce confia ses bêtes à un berger et se rendit en ville pour demander l’aide des autorités.

- Rien n’a été volé, donc nous ne pouvons rien faire. Mais le juge pourra peut-être aller sur place pour constater les faits, lui répondirent les policiers.


[...] Les jours passèrent, mais personne, et encore moins un fonctionnaire de la justice, ne se présenta au village. Chaque soir, les paysans organisaient, à tour de rôle, une fête chez eux en l’honneur du marchand. À la fin du repas, les chèvres intégraient l’assemblée et le marchand prédisait l’avenir. Les gens étaient heureux et regrettaient d’avoir perdu tant de temps dans le passé. Ils se plaignaient : Pourquoi le marchand n'était-il pas venu plus tôt ? Pourquoi les gens de la ville étaient-ils toujours les premiers à profiter de tout ? Les villageois étaient tellement ravis qu'en signe de reconnaissance, ils décidèrent de fabriquer pour les chèvres des lits douillets en plumes d’oie. Rapidement, les plumes d’oie devinrent rares dans le village, aussi rares que les personnes raisonnables. Par ailleurs, les villageois tentaient d’imiter les chèvres en produisant de drôles de sons et se lançaient dans d’interminables discussions de la plus haute importance pour déchiffrer le langage des bêtes. Chacun était persuadé d’avoir trouvé la bonne interprétation. Bientôt des bagarres éclatèrent et il fallut emmener quelques hommes à l’hôpital.

Entre temps, l'arrivée d'un inconnu intrigua beaucoup les habitants. Il ne savait ni qui il était, ni d'où il venait, mais semblait être un homme cultivé. Les paysans se moquaient de lui, et lui riait de bon cœur avec eux. L'inconnu apprit très vite leurs coutumes et adopta leur façon de parler pour mieux communiquer avec eux. Le marchand aurait bien voulu engager le jeune homme à son service.

- Désolé, refusa l’inconnu. Je ne sais pas qui je suis, mais je ne suis pas stupide non plus !

Il méprisait le marchand. Et pour pouvoir manger à sa faim, il se débrouillait en travaillant ici et là. Ses conseils étaient judicieux et sa force et sa bonne volonté faisaient le reste...


Quelques semaines passèrent. La jeune bergère, à la fois triste et en colère, décida d'emmener ses bêtes dans les montagnes. Un matin, en quittant le village à l’aube, elle croisa l'inconnu qui partait aussi.

- Où allez-vous, L’inconnu ? demanda la jeune bergère.

- Où je pourrai travailler. Pourvu que ce soit loin de ce village, du marchand et de tous ces gens.

- Pourquoi ? Vous ne les aimez pas ?

- Non. Et ce, probablement pour la même raison que vous, bergère ! répondit l’inconnu. Si je restais, je deviendrais fou.

- Voulez-vous travailler en tant que berger ? Je vous engage.

- Bien volontiers, accepta l'inconnu.

Il devança la bergère qui, immobile, réfléchissait.

- Alors belle Grâce, vous venez ?

- Je me demandais comment je pourrais vous appeler.

-"L'inconnu" est parfait, s'exclama-t-il. Vous ne pourrez pas trouver plus inconnu que moi ! Je ne sais même pas comment je m’appelle !

Ils s’éloignèrent du village. Comme ils contournaient une petite ville sur leur chemin, l’inconnu entendit un bruit semblable aux pleurs d’un enfant. Il s’immobilisa, vérifia autour de lui, puis fixa la bergère :

- Voilà que les brebis pleurent comme des êtres humains, dit-il. Peut-être sont-elles fatiguées.

- Je n’ai rien entendu et je peux vous assurer que certaines choses ne changent jamais : une brebis est une brebis, s’exclama la bergère d'un air étonné et amusé.

- C’est à cause de ce satané marchand ! dit l’inconnu. À force d’entendre des âneries, on répète les mêmes choses.

- Il était donc temps pour vous de partir ! conclut la bergère.

Mais l’inconnu ne se trompait pas. Cette fois-ci, les pleurs se firent plus distincts.

- Vous entendez comme moi ?! s'exclama-t-il.

- C’est bien un enfant ! dit la bergère.

Elle courut dans la direction du bruit. Abandonné sous un arbre au bord de la route, un bébé pleurait. Il leur tendait les bras. Ils regardèrent autour d’eux, mais il n’y avait personne.

- Qu’allons-nous faire de ce bébé ? demanda l’inconnu.

L’enfant en pleurs s'approcha d'eux à quatre pattes.

- À l’évidence rien d’autre que de l’emmener avec nous, ajouta Grâce en prenant l’enfant dans ses bras.

- C’est d’accord, répondit l’inconnu. En tout cas, en notre compagnie, il ne manquera pas de lait ! D’ailleurs, je m’en charge, s'exclama-t-il en se dirigeant vers une brebis... Vous qui vous vouliez me trouver un prénom, vous pouvez en choisir un pour lui en attendant de retrouver ses parents, suggéra-t-il. Deux inconnus, ça commence à faire beaucoup !

- Pour l'instant, aucun prénom ne me vient à l'esprit, dit la bergère.

- Valentin ! proposa l'inconnu d'un ton enthousiaste. L’air pensif, il poursuivit : Je ne sais pas pourquoi j'ai dit ça, ni même de qui il pourrait s'agir !

- En tout cas, je trouve que c'est une bonne idée, dit Grâce...

           

Une nuit, alors que l'hiver allait prend fin, une tempête de neige se leva et les bêtes effrayées sortirent de l'étable. L’inconnu se précipita pour essayer de les calmer. Réveillée par tout ce bruit, la bergère se leva d’un bond et sortit de sa maison.

- Fermez bien la porte de l'étable, lui cria l'inconnu, j'ai vu une brebis s’éloigner vers le précipice.

- Faites bien attention, lui lança la bergère en courant vers l'étable.

            La pauvre bête était piégée entre deux rochers, au bord du précipice. L'inconnu descendit la pente abrupte pour porter secours à la brebis affolée. Il réussit à la dégager et la tendit à bout de bras à la bergère qui venait d’arriver. Puis il tenta de remonter la pente, mais il glissa et sa tête vint heurter l’un des rochers. Il perdit connaissance et resta étendu, inanimé, sur la neige. Lâchant la brebis, la bergère se précipita à son secours :

- L'inconnu, L'inconnu, est-ce que vous m'entendez ? disait la bergère.

Affolée, Grâce leva la tête, espérant croiser le regard de quelqu’un qui lui viendrait en aide. Mais ils étaient bel et bien seuls, perdus dans le froid, au milieu de la tempête de neige. Elle donna quelques gifles à l'inconnu :

- Parlez-moi. Dites-moi quelque chose, le supplia-t-elle.

- Ah, ma tête ! Je dois me rendre au village d’en bas.

- Non, il faut retourner à l’abri, insista la bergère. Je vais vous aider.

- C’est très gentil d’être venue à ma rencontre. La situation est-elle si alarmante ? Vous savez, je suis quelqu’un de très occupé…

Tant bien que mal, elle l’emmena à l’abri. L’inconnu parlait sans cesse et la bergère ne comprenait pas le sens de ses paroles.

- Les villageois m’attendent, disait-il.

Les trois jours suivants, l'inconnu délira, saisi par une forte fièvre. Grâce était inquiète et l'enfant, qui s’était beaucoup attaché à la bergère et à l’inconnu, ne les quittait pas des yeux. Il voulait que l'inconnu se lève pour l’emmener voir les brebis. Le matin du quatrième jour, l'inconnu bondit du lit :

- Je suis l'honorable juge, Léon Fontaine, s’exclama-t-il.

La mémoire lui revenait : lors de son arrivée au village, il avait trébuché et sa tête avait heurté quelque chose de dur, sûrement un rocher. Après avoir perdu connaissance, il était revenu à lui  pendant un court instant, le temps de voir le marchand, penché au-dessus de lui, en train de lui faire les poches. Après l’avoir dépouillé, il avait laissé le juge pour mort.

- Vous êtes venu ! dit Grâce. Et moi qui croyais que l'employé du palais de justice s’était moqué de moi, qu’il s’était tout simplement débarrassé de moi par une vaine promesse. Quant au marchand…

- Il n’en est pas à sa première affaire, dit le juge. Nous le suivions depuis déjà un certain temps et subitement nous avons perdu sa trace.

- Qu'allez-vous faire maintenant ? ... Vous devez sûrement partir ! Vous nous manquerez, dit Grâce.

- Ma belle Grâce, je vous aime chaque jour davantage. Voulez-vous m'épouser ?

- Oui !!!

- Ma belle Grâce, rassemblons nos affaires et retournons au village, poursuivit le juge.

En chemin, ils s’arrêtèrent dans une petite ville et le juge contacta les autorités.

- Ça alors, on vous a cherchés partout, déclarèrent les gendarmes.

- Et vous cherchiez le juge Léon Fontaine, j'imagine ! dit le juge.

- Naturellement ! répondirent les gendarmes fièrement.

            Leur arrivée au village redonna de l’espoir aux habitants : le marchand avait pillé toutes leurs ressources et ses chèvres avaient tout ravagé. Chez la vieille dame, il y n’avait plus de fleurs ni d'abeilles pour faire du miel. Chez les paysans, la situation n’était guère plus satisfaisante. Les villageois étaient dépouillés et le marchand avait quitté le village.

Le grand troupeau de brebis de la bergère parcourut de nouveau les pâturages. Grâce venait en aide aux habitants ainsi qu’à la vieille dame.

De son côté, le juge put faire arrêter le marchand qui séjournait dans un autre village à quelques lieues de là.

- Bonjour, Monsieur le juge, dit le marchand. Vous voulez m’arrêter ? Pourquoi ? Les villageois étaient d’accord pour m’héberger et m’offrir ce qui leur faisait plaisir.

- Pour commencer, vous m'avez dépouillé, moi, un honorable juge, rétorqua ce dernier.

Et on emmena le marchand.

Les gendarmes se renseignèrent aussi à propos de l'enfant trouvé. Il s’agissait d’un orphelin. Peu de temps après, la bergère et le juge se marièrent et ne tardèrent pas à s'installer en ville avec leur enfant. Grâce confia son troupeau à l'employé du juge, Monsieur Valentin Dumont, qui en avait assez de remplir des dossiers et qui désirait quitter la ville.

Chaque année, Grâce, le juge et leurs enfants accompagnaient Valentin Dumont lorsqu’il emmenait ses brebis dans la montagne. Le soir, ils se reposaient autour d'un feu, regardant le ciel étoilé et écoutant le murmure du ruisseau.

Au village, personne ne parlait de ce qui s’était passé. Les villageois étaient confus mais bien trop orgueilleux pour s’avouer la vérité. Cependant, durant les longues soirées d’hiver, la vieille dame racontait aux enfants l’histoire d’un marchand malhonnête et de villageois qui n’étaient pas plus sages que les chèvres du marchand.

- C’est pour de vrai cette histoire ? demandaient les enfants.

- Voyons ! Ce n'est qu'une histoire ! disait la vieille dame en fixant le pichet de la bergère, qu’elle gardait bien précieusement.



Fin
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